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JUIN 2002

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Pourquoi l’histoire des techniques ?

Cycles de l’histoire des techniques: des vagues toujours plus rapides, toujours plus courtes ... comment s’y retrouver ?

Dans ce texte d’introduction à son site internet, notre commission d’histoire des techniques, veut expliquer pourquoi l’histoire des techniques exerce une influence si déterminante sur notre société. Constituée d’innombrables " minuscules contributions individuelles " apportées par des inventeurs, des entrepreneurs, ou des industries, la grande maison de l’histoire des techniques se bâtit peu à peu sous nos yeux. Certains se demandent si cette construction a un sens, ou dans quelle direction le progrès se dirige. L’introduction ci-dessous se veut texte fondateur de la philosophie de notre site internet, et guide de nos efforts suivants. Il est impossible de mentionner des épisodes de l’histoire comme la vie des pionniers de la technique, ou des industries innovatrices, sans se pencher sur le sens et la finalité du progrès. Au fur et à mesure que cette partie du site internet de l’Académie des Sciences Techniques (SATW) se développera, nous tenterons de réaliser le lien des récits proposés avec les grandes tendances du progrès techniques afin d’éviter que cette mémoire actualisée sous forme électronique ne devienne qu’un récit d’anecdotes. Tenter de consigner certaines étapes du progrès en conservant le recul nécessaire à l’appréciation de leur importance historique, telle est la vocation de la commission " Histoire des techniques " de la SATW.

 

L’histoire des inventions et de l’innovation: une mode de plus ?

Dans son numéro spécial de 1999 sur l’innovation, le journal " The Economist ", synthétise les dernières réflexions en matière de successions d’innovations . Deux économistes du XXe siècle dominent ce paysage de successions de cycles économiques : Kondratieff et Schumpeter.

Mais depuis les débuts de la science économique les spécialistes ont tenté d’expliquer la genèse du progrès de l’humanité, et son influence sur la croissance de la productivité. L’explication commence à poindre après la deuxième guerre mondiale. La théorie généralement admise provient du travail effectué par le Professeur Robert Solow au MIT (Massachusetts Institute of Technology) en 1956. Il reconnaît, avec raison dit l’hebdomadaire " The Economist ", que les résultats d’un système économique dépendent de ses ressources de base, qui sont le capital et le travail: si les ressources doublent, les résultats doublent eux aussi. Les économistes se sont même accordés sur la loi des retours décroissants qui justifie qu’à capitaux croissants, les retours diminuent même si le nombre des travailleurs augmente ...

Mais les lois économiques ne demeurent pas aussi figées qu’un immuable système de mécanique newtonien car elles n’apportent alors aucune prédictibilité supplémentaire au monde économique si l’on n’y modélise que " le meilleur des mondes ".

En effet, le monde réel ne fonctionne pas selon des canons aussi déterminés :

si la loi des rendements décroissants s’applique théoriquement, comment expliquer que les retours sur l’investissement aient encore augmenté en Amérique, en Europe et au Japon dans la seconde moitié du XXe siècle par rapport à la première ?

Pourquoi l’intervalle qui sépare les pays riches des pays les plus pauvres augmente-t-il ? La théorie affirme que là où le gisement des capitaux augmente plus vite que le nombre des travailleurs (ce qui est exactement le cas des pays industrialisés susmentionnés), le retour sur chaque investissement supplémentaire doit diminuer dans le temps ... et c’est exactement le contraire qui s’est produit !

L’ingrédient supplémentaire du progrès technologique et du savoir-faire est désormais communément reconnu comme étant le facteur opérant la différence : il s’agit de " l’innovation ".

La nouvelle théorie du système de croissance économique intègre donc le lien entre entre augmentation du capital et travail. Et bien que le retour sur investissement décline si le capital augmente, les décélérations économiques possibles sont compensées par les effets de l’innovation technique. C’est ainsi que l’on explique pourquoi les profits sont restés hauts dans les économies développées et stagnent dans les économies moins développées. Mais la spirale des conditions de l’innovation est si astreignante que ses composantes comme l’expérience technologique, le marketing, les capacités manufacturières et industrielles ne sont pas des ressources immédiates et universellement disponibles. Ces " richesses " doivent être patiemment acquises et à grand coût. La préservation des avantages qu’elles suscitent par rapport à des compétiteurs se protègent au travers du secret professionnel, de la propriété intellectuelle, etc.

Pourrait-on s’en passer ? non, car l’innovation n’est pas un facteur économique marginal.Au contraire, l’effet d’entraînement majeur sur l’économie est précisément dû à l’innovation.

Les pères spirituels de l’innovation

Tous les essais de comprendre les effets du progrès technologique sur l’innovation font référence à Joseph Schumpeter. Les idées de cet économiste autrichien sur la " creative destruction " associée aux cycles industriels de 50 à 60 années demeurent. Schumpeter conteste l’idée d’un économie figée selon un système stable et cherche à interpréter les forces externes comme des " ruptures ", par exemple les épidémies, les conditions météorologiques ou même la politique, en termes économiques. Dans ce nouveau modèle, Schumpeter introduit " l’entrepreneur ", personnalité de caractère obstiné et robuste sur laquellent se cristallisent les changements économiques et sociaux. Cet entrepreneur repère les marques des changements à venir et invente, produit ou organise différemment les moyens de production: industriel, il favorise la mise en valeur de nouvelles inventions; inventeur, il persistera dans son travail de pionnier dans un lutte contre les idées toutes faites. L’économie " saine " devient alors un système déséquilibré constamment perturbé par les innovations technologiques comme le démontre le monde du sport notamment... ou provenant de combinaisons évolutives, donc innovantes : à des nouveaux produits correspondent des nouvelles méthodes de fabrication, puis des nouveaux marchés, et ensuite des nouvelles ressources mises en oeuvre, et enfin des nouvelles formes d’organisation du marché .

D’autres que cet économiste autrichien immigrant aux USA observent des " long cycles " économiques avant lui: l’économiste russeNikolai Kondratieff attire l’attention sur les mêmes cycles en démontrant leur existence sur la base de statistiques françaises, britanniques et américaines. L’énergique Schumpeter en déduit l’existence par son travail très en profondeur. Selon lui, chacun des longs cycles d’affaires observé est unique, mû par un ensemble d’industries bien spécifiques (voir le schéma).

 

 

Source: The Economist, A survey on innovation and industry, 20 février 1999, Londres.

 

Illustration: La diffusion de nouvelles technologies provoque le début d’un nouveau cycle: par exemple, quand l’énergie hydraulique, les textiles et le fer à la fin du 18e siècle; où au moment où se diffusent le moteur à vapeur, les aciéries et les chemins de fer au milieu du XIXe siècle; ou encore le moteur à explosion, les centrales électriques et le secteur de la chimie au milieu du XXe siècles; enfin lors de l’irruption de la pétrochimie, des applications électroniques et l’essor de l’aviation, etc ...

Chacun à leur tour, ces cycles provoquent des investissements et leurs expansions économiques successives ...puis déclinent au fur et à mesure que les inventions qui les ont soutenus diminuent, périclitent avant de devenir dépassées. La croissance se ralentit, le déclin se produit, et de nouvelles innovations dans d’autres secteurs remplacent les précédentes en les détruisant , qui recréent les conditions-cadres d’une nouvelle expansion. Schumpeter situe alors le rôle de l’entrepreneur dans la mise en oeuvre de ces innovations, suscitant donc ce processus de destruction créative qui permet les rebondissements successifs de l’économie.

Cinesthésies technologiques ... accélérations des périodes de changement

Ces longs cycles se raccourcissent et deviennent comme des vagues toujours aussi intenses mais de durées plus réduites, passant d’un durée originelle, il y a deux cents ans, d’une soixantaine d’année à des cycles de trente années et moins.

Cette réduction est fondée sur des raisons objectives: les intérêts privés et les gouvernements réalisant l’impact de la recherche scientifique sur l’économie mettent l’accent sur les recherches systématiques dès le début du XXe siècle. Les plus anciens laboratoires de recherches fondés en tant qu’institution sont les " Bell Laboratories " de Murray Hill (New Jersey) qui existent depuis 1925. Plutôt que de laisser au hasard le soin de provoquer les inventions ici et là, et de voir naître de façon imprévisible le nouveau cycle technologique, les grandes nations industrielles comptent désormais des légions de chercheurs qui oeuvrent à développer les modèles incontournables de demain. La productivité des nouveaux laboratoires de recherches est actuellement le double de ce qu’elle était il y a quelques dizaines d’années.

Les causes en sont dues aux efforts de rationalisation de la recherche scientifique afin de concentrer les ressources sur les facteurs clés de l’innovation. Les méthodes contemporaines emploient désormais des outils aussi diversifiés et performants que les analyses par ordinateur, les séquenceurs biogénétiques, la veille technologique sur brevets ou encore les index de citations scientifiques, qui s’améliorent sans cesse et accélèrent encore l’ensemble du processus ...

Cet ensemble Société - Science - Industrie s’étant accéléré, les échelles de temps deviennent rigoureuses, inflexibles, pour les " tortues " du développement technologique : en effet, seul le démarrage du cycle économique dû aux nouvelles inventions est lucratif, permettant d’occuper le marché, d’en éliminer les rivaux, de maîtriser processus et marchés et d’encaisser les bénéfices. Cela signifie que les dix à vingt années de croissance du siècle passé pendant lesquelles on entrait dans le marché sont désormais remplacées par ces nouveaux délais contemporains d’entrée de cinq à six ans cruciaux pour que les acteurs principaux prennent position ... les perdants de cette compétition technologique ne ramassant que les restes ... avant de tous se relancer à la poursuite des monts et merveilles du cycle technologique et économique suivant, qui balaiera à nouveau toute la prédominance technique précédente.

 

Voici donc pourquoi l’histoire des techniques est si importante pour comprendre les origines de notre prospérité ou les brutales ascensions et descentes de l’économie mondiale ! Savoir s’y retrouver dans les étapes du changement redonne, au travers des enseignements de l’histoire des techniques, le sens de l’orientation parfois égaré, lors des si profonds changements technologiques que nous vivons.

 

 

La Commission " Histoire des Techniques " de la SATW.

 

 
 

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