LE RHONE GENEVOIS ET SES SITES

De tout temps, le Rhône a joué un rôle important dans le développement de Genève. De nombreuses entreprises artisanales et industrielles, des stations de pompage et des usines hydro-électriques ont été créées, en aval du lac Léman. Actuellement, plusieurs bâtiments ont retrouvé une nouvelle affectation, tout en gardant leur caractère original.

Le Rhône: épine dorsale du développement industriel de Genève

Le Rhône constitue un des éléments structurants de l'agglomération genevoise. L'Ile, en son coeur, fut le premier point de franchissement du fleuve. Très tôt, les rives verront s'établir ce que l'on peut qualifier de proto-industrie. En effet, l'eau sera mise à contribution pour le lavage, les moulins, le transport fluvial et l'exploitation de la force hydraulique. Dans la première moitié du 19e siècle, les fabriques et les premiers établissement industriels vont se développer entre le coeur de la ville et la jonction du Rhône et de l'Arve. Les quartiers de Plainpalais et de la Jonction, affectés principalement à la culture maraîchère, se verront transformés par la construction de grands équipements et d'établissements industriels.Ce phénomène va s'amplifier suite à la démolition des fortifications, au milieu du 19e siècle, et l'Exposition nationale, présentée en 1896, s'inscrit dans cette tendance. Les quatre objets présentés ci-après constituent des jalons importants de cette épopée.

 

Le bâtiment des Forces motrices (BFM) de la Coulouvrenière

L'usine des Forces motrice de la Coulouvrenière prit dès 1886, date de l'inauguration de la première tranche des travaux, le relais des installations du pont de la Machine pour le pompage et la distribution de l'eau. Créée entre 1883 et 1892 par l'ingénieur Théodore Turettini, inventeur d'un procédé de fourniture d'eau sous pression, elle fut destinée à l'origine à l'alimentation en énergie des industries, qui purent dès lors, s'éloigner des rives du fleuve.

La construction de cette installation s'inscrivit dans un vaste projet de réaménagement du lit du Rhône, en vue notamment de la régulation du niveau des eaux et de l'exploitation rationnelle de la force motrice (suite au procès intenté par le Canton de Vaud à l'Etat de Genève au sujet du niveau du Lac Léman).

Assez rapidement, l'usine fut également dotée de génératrices à courant continu pour la fourniture d'électricité. Cette production se poursuivra comme appoint après la mise en service de l'usine hydro-électrique de Chèvres, en 1896. L'énergie électrique supplantera rapidement la force hydraulique et le BFM assumera désormais le pompage de l'eau potable. L'imposante salle des machines abrita, un siècle durant, dix-huit turbines construites par la maison zurichoise Escher-Wyss et Cie. Actuellement, seules deux machines-témoins subsistent sur le site.

L'architecture monumentale du bâtiment symbolise le triomphe de l'industrie et la maîtrise de l'eau. L'imposante charpente métallique est due à la maison Weibel et Briquet et Cie, l'expression classique des façades fut probablement dessinée par Georges Habicht, architecte de la ville de Genève. Le fronton situé en amont du fleuve est orné de sculptures allégoriques de Xavier Sartorio, représentant Neptune, Cérès et Mercure.

Relevons que le premier jet d'eau de Genève fut, en fait, une soupape de sécurité installée devant l'usine, au centre du fleuve, qui permettait d'évacuer la pression excédentaire lors de la fermeture des vannes dans les établissements consommateurs. Le jet d'eau sera transféré dans la Rade à l'occasion des fêtes du 600ème anniversaire de la Confédération, en 1891. Le projet de barrage au Seujet va condamner l'exploitation des turbines du BFM. En 1992, les installations sont mises hors service et déposées. Le pompage de l'eau potable s'effectue depuis au moyen de la force électrique. Le bâtiment, classé monument historique par arrêté du Conseil d'Etat en 1988, a été transformé en salle de spectacles provisoire pour le Grand Théâtre de Genève en 1997.

Les centrales hydro-électriques sur le Rhône genevois

L'industrie grandissante à Genève exigeait une fourniture accrue d'énergie. Le 17 janvier 1893 on décida donc de construire, à Chèvres sur le Rhône, une usine hydro-électrique, qui fut inaugurée trois ans après. Avec 18.000 CV, elle était la plus puissante de Suisse, et resta en service jusqu'en 1943, date à laquelle elle fut noyée par la nouvelle usine de Verbois.

Ancienne usine de Chèvres, avant-projets

En aval de la Jonction, on comptait au 19e siècle sur le Rhône des roues, moulins ou machines hydrauliques à Vieusseux, Aïre, Onex, Evaux, Vernier, Chèvres et Peney. La Ville de Genève se préoccupait du développement futur de ces installations. En 1882, Merle d'Aubigné, directeur du service des eaux, sollicita une concession, en son nom personnel, pour un bâtiment de turbines en amont du moulin de Vernier.

Jeune ingénieur, il prenait une initiative audacieuse, "se réservant, en cas de refus des autorités municipales, de poursuivre la formation d'une société pour l'exploitation de la force motrice du Rhône...". Mais dans les années qui suivirent, la Ville construisit l'usine de la Coulouvrenière. Aussi n'est-ce que le 29 avril 1892 que Théodore Turrettini présenta au Conseil municipal un rapport sur la demande de concession pour l'usine de Chèvres. "La force motrice disponible à la Coulouvrenière sera pleinement utilisée dans six à huit ans, ou même moins, si les facteurs suivants précipitent ce développement: 1° La traction électrique sur les lignes de chemin de fer à voie étroite qui sillonnent les environs de Genève, 2° Le développement de l'éclairage électrique. Il y a lieu de se préoccuper de la création d'une force nouvelle permettant le développement industriel de Genève… La transmission par câble télédynamique n'est pas possible vu la distance; la transmission hydraulique est également à écarter, surtout à cause de la qualité sablonneuse de l'eau qui détruirait rapidement les moteurs marchant sous haute pression. La transmission électrique s'impose donc".

Construction de l'usine de Chèvres

Le 17 janvier 1893 le Conseil municipal prit connaissance du rapport de la commission chargée du projet et vota un crédit de Fr. 3,000,000.- pour l'exécution des travaux de la première étape, qui comportait:

  • Le barrage fondé dans la molasse, avec cinq piles intermédiaires laissant la place pour six vannes Stoney de 10 m d'ouverture chacune.
  • Le bâtiment des turbines, d'une longueur totale de 137 m, prévu pour 15 groupes turbines-alternateurs.

Le barrage fut terminé en janvier 1894, l'ancien moulin de Chèvres démoli le 10 janvier et enfin, un dimanche, le 28 janvier, le chantier fut ouvert au public; plus de 1200 personnes se rendirent à Chèvres.

Tous les travaux d'excavation se firent au moyen de wagons Decauville remorqués par des chevaux. 82'000 m3 de fouilles furent exécutés dans la molasse ou la marne très dure. On utilisa 23'217 m3 de chaux, 4735 m3 de ciment et 459 m3 de bois de coffrage.

La clé de voûte de l'entreprise fut le choix du système de production de l'énergie électrique. La renommée de René Thury, ingénieur en chef de la Compagnie de l'Industrie Electrique (CIE) à Genève (plus tard Ateliers de Sécheron) n'était pas contestée en matière de transport électrique par courant continu. Les installations de ce type exploitées au Pont de la Machine ainsi qu'à la Coulouvrenière parlaient en faveur de ce système. Mais l'expérience de transmission par courant alternatif réalisée par C.L. Brown à l'exposition de Francfort en 1881 avait eu un grand retentissement. Les systèmes polyphasés devenaient de redoutables concurrents pour le courant continu. Les convertisseurs tournants à collecteur étaient remplacés par des transformateurs statiques, plus simples. On se décida donc pour l'alternatif.

Dans la première étape on installa 5 groupes turbines-alternateurs. Les turbines, livrées par Escher-Wyss à Zurich, étaient composées de quatre roues superposées pour tenir compte du régime des eaux. Il y avait les turbines d'été et les turbines d'hiver, en fonction de la chute disponible. La machine électrique était fixée directement sur l'arbre vertical de la turbine à l'extrémité duquel se trouvait le palier à pression d'huile. En éliminant les trains d'engrenages, cette conception, aujourd'hui classique, était absolument originale pour l'époque. Les alternateurs homopolaires de 1200 chevaux (900 kW), conçus par René Thury et livrés par la CIE, formaient une cloche cylindrique de 4,5 m de diamètre et 2,2 m de hauteur. Ils ne comportaient aucun enroulement tournant et pouvaient fournir à volonté soit un courant monophasé, soit des courants biphasés, décalés de 90 degrés l'un par rapport à l'autre, de 2750 volts par phase, 150 ampères, 45 Hz.

Dans la plaquette consacrée en 1890 à l'usine de Chèvres on peut lire: "Les travaux de l'usine de Chèvres n'ont pas été exécutés sans les difficultés inhérentes à tout travail hydraulique de cette importance … Il n'existait dans le monde aucune usine de cette dimension qui eût déjà passé par la période de tâtonnement nécessaire. Il fallait donc ouvrir la voie…"

 

Inauguration de l'usine de Chèvres

Le courant électrique de l'usine de Chèvres, fut conduit jusqu'en ville le 31 décembre 1895. Une lampe électrique placée près du pont de la Coulouvrenière annonçait la nouvelle conquête réalisée sur le fleuve. Le premier groupe fonctionna pour des essais le 5 février 1896, et le 19 mars on éclairait le grand lustre du Grand Théâtre de Genève.

Dans son discours d'inauguration du 27 avril 1896, Th.Turrettini déclara: "Ce Rhône qui, depuis les temps les plus reculés, traversait notre pays comme un voyageur superbe mais indifférent, arrose maintenant nos campagnes, donne la force motrice à nos industries, va répandre dans notre ville la lumière et remplacer les chevaux et les locomotives (à vapeur) de nos tramways". Trois jours après, l'Exposition Nationale de Genève que présidait Turrettini, ouvrait ses portes. Genève devait être belle à cette occasion. 215 lampes à arc d'une puissance moyenne de 600 bougies éclairaient les quais, les ponts et les rues principales, remplaçant 456 becs de gaz.

 

Les usines de Chancy-Pougny et de Verbois.

Un quart de siècle plus tard, en 1925, on inaugurait à la frontière franco-suisse, l'usine de Chancy-Pougny d'une puissance de 35 MVA (à l'époque la plus puissante d'Europe). Notons que c'est l'ingénieur Robert Maillart qui construisit la tour du château d'eau et l'architecte bâlois Hans Bernoulli, professeur à l'EPFZ, la cité-jardin des employés de l'usine électrique.

Puis, en 1943, ce fut le tour du barrage et de la centrale de Verbois (82 MVA, aujourd'hui 132 MVA), dont la retenue remonte jusqu'à la Jonction, noyant ainsi l'usine de Chèvres. Celle-ci fut donc démolie après 47 ans de bons et loyaux services. La création à Verbois d'un centre de gestion hydraulique (dont l'objectif est de régulariser le niveau du Léman dans les limites légales) qui télécommandera les centrales du Seujet, de Verbois, de Chancy-Pougny et plus tard, en aval, de Conflan en France, permettra d'optimiser la production énergétique du Rhône genevois et de réaliser ainsi le voeu des promoteurs de l'ancienne usine de Chèvres.

A traduire Hydro-elektrische Kraftwerke auf der Genfer Rhone (Deutsche Zusammenfassung): Seit jeher hat die Rhone eine wichtige Rolle bei der Entwicklung der Genfer Agglomeration gespielt. Zahlreiche handwerkliche und industrielle Unternehmungen, Pumpstationen und Hydro-elektrische Kraftwerke wurden am Ausgang des Genfersees errichtet. Heute werden viele Gebäude umgenutzt, ohne jedoch ihren ursprünglichen Charakter zu verlieren. Am Ende des 19. Jahrhunderts waren zahlreiche Mühlen und Wasserkraftwerke auf der Genfer Rhone installiert. Die wachsende Industrie erforderte 1893 den Bau des neuen Werks in Chèvres. Im Endausbau war Chèvres 1899 das stärkste Kraftwerk in der Schweiz. Es enthielt 15 Wechselspannungsgeneratoren mit einer Gesamtleistung von 18.000 PS. Die Inbetriebsetzung erfolgte nicht ohne Schwierigkeiten. Alles war neu und die Maschinen, praktisch als Prototypen gebaut, konnten nur nach mühsamen Anpassungen die verlangten Garantien erfüllen. Dies wurde eine finanzielle Katastrophe für die Lieferfirma, die Cie de l'Industrie électrique, welche Fr. 431 630.35 zu Gunsten der Stadt abschreiben musste. Trotz allem konnte das Werk drei Tage vor der Eröffnung der Genfer Landesausstellung, am 27. April 1896, eingeweiht werden. 215 Bogenlampen beleuchteten feierlich die Strassen, Brücken und Quaianlagen der Stadt als Ersatz für 456 Gaslampen. 1925 wurden in Chancy-Pougny und 1943 in Verbois neue Kraftwerke in Betrieb genommen. Das alte Werk von Chèvres wurde überflutet und nach 47 Betriebsjahren abgebrochen.

Bibliographie:

Il était une fois l'Industrie, Zurich-Suisse romande: paysages retravaillés, quelques exemples d'occupation industrielle du territoire, sous la direction due Marc Barblan, 1984, édition Association pour le Patrimoine Industriel, Genève.

La Genève sur l'eau, tome 1, les monuments d'art et d'histoire du Canton de Genève, 1997, édition Wiese, Bâle.

Sécheron, Cent ans d'électrotechnique, par Isaac Benguigui, 1995, éditions Slatkine, Genève.

Dans la collection " Schweizerische Pioniere der Wirtschaft und Technik ", Charles E. L. Brown 1863-1924 & Walter Boveri 1865-1924, Gründer eines Weltunternehmens " par Norbert Lang, 1992, Verein für Wirtschaftshistorische Studien, Meilen.

Texte source: 15.GEhydraulique2.FR.pdf

 

 
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